Heureux sommes nous de nous retrouver à Nancy pour ce 53ème Congrès National Français de Médecine Interne après le Congrès de Nantes et avant le Congrès de Lyon et après avoir expérimenté avec succès en décembre dernier à Paris une journée « d’Actualité en Médecine Interne », qui a attiré beaucoup d’entre nous et amené me semble-t-il un public un peu nouveau complémentaire, de médecins des hôpitaux généraux. Nous sommes une grande famille et la joie de nous retrouver dans la convivialité ne doit pas nous faire oublier le partage des peines, et après réflexion, bien que ce soit difficile pour moi, que je souhaite commencer par là.
Je dois en effet évoquer la mémoire d’Yvon Pennec notre collègue qui nous a quitté alors qu’il n’avait pas 56 ans. Lui rendre hommage ici, c’est le faire en un lieu où le ciel est souvent bas et rentre dans la terre, où les âmes sont grises pour reprendre l’expression de Philippe Claudel. La tradition dans cette région est bien que ceux qui nous ont quitté participent aussi à nos moments heureux. Bien qu’étant d’ailleurs, d’un ailleurs maritime, né au cœur du Pays Bigouden, il aurait pu être d’ici, là bas on aurait pu dit qu’il était un « taiseux », ici on se souvient que la devise est : « Faire plutôt que dire. Ce sont les âmes les plus fortes, pour lesquelles la confraternité n’a pas besoin de se dire : elle s’exerce ». Yvon après des études à Nantes, le voilà rapidement interne à Brest, poursuivant ensuite une carrière hospitalo-universitaire sous la direction du Pr Gabriel LE MENN, auquel il succéda, héritier des mêmes valeurs : souci de l’autre, et curiosité scientifique. Il sut allier ainsi enseignement, soins hospitaliers et recherche. On connaissait les travaux de son école sur la maladie de Gougerot, collaboration avec l’équipe d’accueil INSERM dirigée par le Pr P. YOUINOU. Nous avons le souvenir de belles réunions bretonnes réunissant immunologistes et cliniciens. Il a eu toutes les responsabilités d’un interniste engagé dans son CHU, coordination du troisième cycle, responsabilité locale puis régionale du DES de médecine interne, membre du CNU, de 1996 à 2001, et récemment membre de notre Conseil d’Administration. Il n’aurait pas aimé que l’on soit plus long dans l’hommage que je souhaitais lui rendre et le silence d’une minute que nous allons observer sera notre meilleur adieu.
Merci de l’accueil chaleureux, de la pléiade d’internistes Nancéens, sous la coordination magistrale de Jean-Dominique De KORWIN, pléiade d’internistes dont nous connaissons les domaines plus électifs d’excellence et qui les ont fait connaître sur le plan national et international. Je n’oublie pas dans cette évocation le Professeur CUNY, professeur de gériatrie et du Pr SCHMITT Professeur de médecine vasculaire.
Il n’y a probablement pas de meilleure façon de traduire nos sentiments qu’en citant Maurice Barrès : « Il y a des lieux, écrivait-il, où souffle l’esprit qui tire l’âme de la léthargie, des lieux enveloppés de mystère, destinés pour être de toute éternité le siège de l’émotion ».
Nancy est de ceux-là. Citons le encore : « Nancy est une ville de contraste, associant « un double caractère, un heureux équilibre de discipline et de caprices ou d’élégantes fantaisies »… contraste et équilibre ». Voilà bien une belle définition de la médecine interne. Ce pourrait être une autre définition de la culture et près de cette merveilleuse place Stanislas, dont on fêtait l’an dernier les 250 ans et dont parlera probablement le conférencier que vous avez choisi, on croit entendre les bruits et les murmures de la cour de cet ancien roi de Pologne, Duc de Lorraine : Stanislas Leczinski, gestionnaire, architecte, jardinier, mais aussi « roi philosophe » comme en témoigne sa réponse à la lettre de Jean-Jacques Rousseau, dissertant pour savoir si les progrès des arts et des sciences avaient eu un effet bénéfique ou maléfique sur les mœurs. Ses intérêts étaient très éclectiques, et s’adressant au Collège Royal de médecine, il conseillait : « pour suppléer à ce qui ne se pratique point, il est à souhaiter que les deux sciences (médecine et chirurgie) qui font deux corps à part puissent être le plus étroitement unis, ce qui ne pourrait se faire que par de fréquentes occasions de conférer ensemble et de communiquer leur avis mutuel ». Il avait inventé les staffs médico-chirurgicaux et les colloques.
Heureux temps, où les politiques s’intéressaient à la philosophie et à la médecine.
Montesquieu et Voltaire fréquentèrent ses lieux où beaux esprits et frivolités se conjuguaient dans un aimable esprit 18èmeiste et dont on pourrait penser que Madame Du Chatelet qui malheureusement mourût à Lineville des suites de couches fût la caricature. On sait qu’elle était la maîtresse de Voltaire mariée à Monsieur Du Chatelet, et qu’elle conçut un enfant des œuvres de Saint Lambert.
Je ne peux pas résister au plaisir de vous citer un pamphlet qui courût dans les milieux de la cour sur Madame Du Chatelet « ici git Madame Du Chatelet, qui perdit la vie, dans le double accouchement, d’un Traité de Philosophe et d’un malheureux enfant, lequel des deux nous la ravit ? ».
Saint-Lambert s’en prend au livre : « Voltaire dit que c’est l’enfant ». Grimm qui n’aimait pas Voltaire, mais qui aimait-il ? Ecrit par ailleurs : « à destination de Voltaire : au lieu de vers sur son trépas, fais la preuve de bon courage une fois dans ta vie, poète anglais, va, cours te pendre de ce pas ».
Eclectiques également les internistes de Nancy qui dans le domaine de la gériatrie, dans le domaine de l’allergologie, dans le domaine de la pathologie vasculaire, dans le domaine de l’urgence, dans le domaine de la gastro-entérologie… dans le domaine des maladies génétiques, mais il y a une tradition à Nancy un peu plus ancienne dont je voudrais dire quelques mots, car elle me tient à cœur, c’est la tradition neuropsychiatrique que je voudrais évoquer en quelques mots. On peut dire que la psychiatrie naquit de l’interrogation des internistes…comme le rappelle Max Dorra, dans sa préface au livre « Neurologie et médecine interne ». Il faisait remarquer que l’un des premiers internistes fût Sigmund Freud.
Sigmund Freud, intrigué comme beaucoup d’entre nous par les symptômes médicalement inexplicables, ou encore inexpliqués avait donc suivi les travaux de Charcot à la Salpetrière, le grand Jean-Martin Charcot qui était là encore un visionnaire en pensant que l’hystérie dont il recherchait l’origine organique était peut-être ce qu’il avait nommé de façon très subtile une « lésion fonctionnelle », continuité plutôt que rupture entre pathologie organique et fonctionnelle. Freud avait pensé qu’il y avait d’autres processus en cause comme vous le savez, des processus psychodynamiques qui firent la célébrité de la psychanalyse. Sigmund Freud après son séjour à la Salpetrière, et après être retourné à Vienne a souhaité rencontrer le Professeur Hippolyte Bernheim, professeur de clinique médicale à Nancy : homme très rigoureux, animé par le doute scientifique (et tout à fait différent de ce qu’il a été quelques fois présenté), formé à la conception anatomoclinique, mais qui avait été intrigué par les travaux d’un médecin généraliste Auguste Liébault, ancien interne de Nancy, qui s’est intéressé à la suite d’autres médecins à l’hypnose comme modèle d’investigation psychosomatique, moyen parmi d’autres. On peut penser qu’il fut en quelque sorte le fondateur de la méthode psychothérapique en médecine clinique : « Faire intervenir l’esprit pour guérir le corps »
C’est la lecture de deux livres princeps qui amena Freud à Nancy : celui d’Auguste Liebault en 1866, fut tiré à 500 exemplaires et vendu à 5… « Du sommeil et des états analogues considérés surtout du point de vue de l’action du moral sur le physique ». Et celui d’ d’Hippolyte Bernheim en 1886 qui a eu plus de succès et était intitulé « De la suggestion dans l’état hypnotique et dans l’état de veille de ses applications à la thérapeutique ».
Le second point que je voudrais évoquer est suggéré par cette année 2006 qui est donc l’année de la francophonie, évocation particulièrement chargée d’histoire, dans cette ville où le bruit du canon s’est fait entendre. Je voudrais renouveler l’engagement dans la francophonie de la Société Nationale Française de Médecine Interne initiée depuis longtemps, SNFMI héritière des Congrès de Médecine de Langue Française. Il est absolument indispensable d’en rester les défenseurs convaincus par des contacts répétés et étroits avec tous les pays francophones, pour que perdure l’esprit et la culture véhiculés par notre langue française.
N’oublions pas que la franco sphère pour reprendre l’expression de Dominique Wolton regroupe 715 millions d’habitants, 63 pays font partie de l’Organisation Internationale de la Francophonie alors que l’on compte, et pour reprendre des termes plus techniques sur les 175 millions de francophones dans le monde, 110 millions de locuteurs habituels, 65 millions de locuteurs partiels. La SNFMI s’est engagée pour reserrer les liens avec les pays qui partagent notre culture métissée de leur propre tradition culturelle, ce qui en fait la grande richesse.
Ainsi je suis heureux de saluer ici nos amis Libanais, le Professeur KHALIL, le Docteur HADAD de Beyrouth, nos amis du Maghreb (Maroc, Algérie, Tunisie) avec lesquels nous avons des échanges anciens et très fructueux et je salue tout particulièrement le Professeur ROKBANI (Tunisie), le Professeur ADNAOUI et Zoubidda TAZI (Maroc) et j’ai une pensée pour nos amis algériens, le Professeur NACERA BENFENATKI qui a remplacé le Professeur BROURI.
Je rappelle les nombreuses missions au Cambodge, en Asie du Sud-est, au Vietnam (auxquelles ont participé beaucoup d’internistes), et les contacts très étroits que par l’intermédiaire des doyens nous avons avec l’Afrique Noire. Il n’est pas nécessaire non plus de rappeler les liens étroits de la faculté de Bordeaux avec les départements d’Outre mer
Nous souhaitons donner le plus d’impact possible au congrès franco-maghrébin qui se déroulera à Fès les 20 et 21 avril 2007 quatre ans après le congrès de Tunisie et deux ans après le congrès d’Alger et deux ans je l’espère avant le congrès franco-maghrébin qui se tiendra en France, probablement à Paris, que nous pourrons d’ailleurs élargir à un « congrès de langue française » pour réunir tous les pays concernés. Pour donner du prix et de l’affluence à ce congrès, nous avons à l’intérieur du Conseil d’Administration ouvert des bourses pour nos jeunes collaborateurs chefs de cliniques et internes. Le Conseil d’Administration a décidé d’allouer 20 bourses d’un montant maximum de 750 euros pour ce congrès : 14 bourses seront destinées à des jeunes internistes français (Internes …Membres de la SNFMI) ; 6 bourses seront destinées à des internistes maghrébins pour leur permettre de venir au congrès suivant qui se déroulera en France.
Défendre la francophonie ce n’est en aucune façon prendre un point de vue nationaliste, expansionniste et c’est uniquement être fier de notre culture, de notre langue avec son âme, sa singularité, avec toutes les subtilités de langage et les nuances qu’elle permet. Rappelons la phrase de Léopold Senghor, grand ami de la France : « la francophonie, c’est cet humanisme intégral qui se tisse autour de la terre. » Ceci n’est pas bien sûr contre la langue anglo-américaine, très à la mode chez tous les scientifiques, encore que cette langue ait ses limites, langue plus informative qui n’est d’ailleurs pas toujours langue de Shakespeare et souvent celle par contre de Madonna, de Dan Brown ou de Spielberg. La langue française est une langue qui permet à la fois la nuance et la rigueur et j’aime à citer Marcel Lafforgue, grand mathématicien, qui rappelle que si les sciences mathématiques bénéficient de la possibilité de publier dans des revues de haut niveau international des textes en français, ce n’est pas parce que les mathématiques françaises sont à l’honneur, mais peut-être parce que la langue française elle-même a permis qu’elle puisse être à l’honneur. La maîtrise de l’anglais dans le monde où nous vivons est indispensable et nos jeunes collaborateurs le savent encore mieux que nous. L’anglais est une langue de communication « factuelle », mais communiquer n’est pas transmettre, les mots sont porteurs de sens, qui dépassent la simple traduction littérale, l’esprit des mots dépasse les lettres qui les constituent, l’articulation des mots est imprégnée par le rythme de la pensée et des affects, autant que par la logique interne du discours. L’interprétation et les images que les mots suscitent ont un retentissement émotionnel particulier sur notre mémoire individuelle et collective.
A Nancy était née la psychologie adaptée à la médecine interne. Le meilleur exemple de thérapie cognitive est bien d’introduire la magie dans l’interprétation d’une réalité souvent douloureuse et pessimiste, et de la transformer. C’est la leçon d’Amélie Poulain et de son fabuleux destin. Je félicite l’allusion au cinéaste Lorrain Jean Pierre Jeunet…Déjà on sent la magie opérer, magie des lieux, magie d’une organisation riche et originale, magie de notre amitié de nous retrouver comme chaque année.
Merci messieurs les Présidents, que la magie opère….
Pr Hugues ROUSSET - Président de la SNFMI |